Interview  | Avec Kenza et Edgar : lauréat·es TanDEM 2025/2026

Tout au long de la saison, Edgar Leptit et Kenza Taleb ont été accompagné·es par Le Périscope dans le cadre de tanDEM, notre dispositif de résidence artistique destiné aux jeunes musicien·nes instrumentistes. De l'accès aux studios de répétition aux temps de plateau, leurs projets respectifs – ilanga et Kenz Quintet – ont pu se développer et gagner en maturité.

L'aboutissement de leur travail sera dévoilé en public au Périscope, le mercredi 10 juillet à 19 hà l'occasion d'un double concert donné dans le cadre de notre festival de fin de saison : Diversions !

Alors que l'accompagnement touche à sa fin, nous avons voulu revenir avec elleux sur cette expérience, le temps de quelques questions.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours artistique ?

Edgar : J’ai commencé la musique vers 4 ans à l’école de musique de Semur-en-Auxois, où j’ai découvert la trompette, puis le jazz, l’improvisation et le jeu en groupe. J’y suis resté jusqu’au baccalauréat, tout en apprenant la basse électrique et le oud en autodidacte et en développant un intérêt croissant pour le jazz-rock, les musiques des années 70, l’afrobeat, le reggae, le dub et les musiques orientales. Après le bac, j’ai intégré la section musique-études de l’INSA Lyon afin de poursuivre simultanément des études d’ingénieur et la musique. Une rencontre déterminante avec Pierre Drevet, lors d’un grand projet autour des musiques brésiliennes en 2019, m’a encouragé à poursuivre la trompette jazz à l’ENM de Villeurbanne, où j’étudie depuis fin 2021. J’y ai également suivi un enseignement en percussions cubaines, en répertoire cubain à la trompette, et plus récemment en musiques des Andes.

C’est également à l’INSA que j’ai rejoint Selil, groupe avec lequel j’ai découvert la scène nu jazz britannique, le hip-hop et la house. Entre 2020 et 2024, j’y ai progressivement pris une place importante comme compositeur, booker et acteur de son développement, avec trois EP, une vingtaine de concerts, des festivals, un premier prix au Tremplin Campulsations et plusieurs premières parties marquantes, avant l’arrêt du projet fin 2024. Depuis, j’ai créé deux projets : Pehoé et ilanga, quartet de compositions nu jazz que je dirige depuis janvier 2026. En parallèle, je me suis fortement investi entre 2020 et 2023 dans l’organisation du festival Un Doua de Jazz, dont j’ai été président puis co-programmateur, une activité qui nourrit encore aujourd’hui mon intérêt pour le développement de projets musicaux et l’organisation de concerts, notamment en milieu rural.

Kenza : J’ai l’impression d’avoir toujours un peu chantonné dans mon coin et devant mon entourage, jusqu’au jour où mon grand frère, Mamoune, décide de s’acheter une guitare et me propose que l’on fasse des petites reprises ensemble quand j’avais à peu près 8 ans, pour le plaisir. À partir de là, j’ai chanté, toujours sans trop me poser de questions, du répertoire plutôt pop mainstream et rock, puis à mes 14-15 ans j’ai pris mes premiers cours de chant dans une école de musique à Casablanca, et en parallèle Mamoune m’apprenait à composer et à me débrouiller sur les logiciels de MAO. 

À mes 18 ans, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai déménagé en France pour entamer une licence de musicologie que j’ai obtenue. Et c’est ici-même à Lyon, à 20 ans, que j’ai écouté du Jazz pour la toute première fois. D’ailleurs, le premier standard de Jazz que j’ai écouté et appris, c’est le pianiste du Quintet, Aurèle qui me l’a fait découvrir, c’était « Lullaby of Birdland ». Je rentre donc au CRR de Lyon en septembre 2022 et je suis aujourd’hui fraîchement titulaire d’un DEM Jazz ! C’est pendant mon parcours au Conservatoire qu’est née mon envie de créer une musique qui renoue avec mon enfance, mes racines, en la mélangeant avec cette merveilleuse musique que j’ai découverte en France. 

De l’accès aux studios aux temps de création sur le plateau, le dispositif du Périscope vous a accompagné·es toute la saison. Au moment de clore cette aventure, comment cet accompagnement a-t-il fait évoluer vos projets ?

Edgar : Étant leader de plusieurs groupes, le dispositif m’a permis de participer aux Ateliers Lobsters. J’en ressors avec un cadre de réflexion et d’action sur la communication, le financement, la diffusion ou la production (du live ou du phonographique) ainsi qu’une meilleure compréhension des enjeux de développement auquels je suis confronté dans mes différents projets artistiques, mais aussi pour une potentielle future activité associative d’organisations de concerts en milieu rural. En ce qui concerne l’accompagnement avec ilanga, le 4tet que le Périscope soutient au sein de TanDEM :

Les moments de résidences ont été vraiment importants pour le développement de notre musique. Elles m’ont permis de travailler le son de groupe, d’enregistrer mes compositions et de réfléchir aux arrangements notamment au regard de la phase de préparation du live avec Martin (le régisseur son du Périscope).

Edgar Lepetit

Elles m’ont aussi permis de travailler plus en profondeur sur l’intégration des effets à la trompette, de me questionner sur le son et la configuration de mon set-up (pédales, micros, préamp, mixage des effets…) et de réaliser une live session professionnelle : une ressource obligatoire et essentielle pour tout groupe.

Concernant les studios, je m’y suis pris un peu tard, n’en ressentant pas le besoin au début de l’accompagnement. Je conseille aux prochain·e·s lauréat·e·s TanDEM d’en profiter si vous souhaitez répéter des week-ends et que vous n’avez pas de local sur Lyon. Enfin, je terminerai avec les temps d’échanges que j’ai pu avoir facilement avec certain·e·s membres de l’équipe du Périscope, en ce qui concerne la diffusion du projet et la discussion de mes choix pour le programme de mes résidences.

Kenza : C’est grâce à notre première résidence au Périscope en mai que le projet Kenz Quintet a commencé à vraiment prendre forme et qu’on a commencé à y voir plus clair. Avant ça, on avait des compositions sur lesquelles on avait bien avancé, mais on avait encore du mal à se projeter sur le set en entier.

Notre première résidence nous a permis d’aller dans le détail de chaque morceau, tout en l’imaginant dans le paysage du set dans son entièreté ! On a pu réfléchir collectivement aux détails qui font la différence. On se réjouit déjà de notre dernière résidence en juillet.

L’accès aux studios nous a également permis de faire une captation, grâce à la prise son de Martin, et aux copains extrêmement talentueux de Bleunami Productions qu’on a appelé pour nous filmer. On a donc pu récupérer une belle Live Session d’un de nos morceaux qui s’intitule « Aji ».

Pouvez-vous nous parler de vos différents projets / groupes actuels ?

Edgar : Actuellement, je porte 3 projets musicaux qui me tiennent vraiment à cœur et aux esthétiques musicales très différentes : 

  • ilanga : Créé début 2026 ilanga réunit Mathieu Salse (guitare électrique), Bastien Bethune (batterie), Benoît Meyer (contrebasse) et moi-même à la trompette, aux effets et à la composition. Le répertoire, issu de mes compositions, fusionne jazz, hip-hop et musiques électroniques live. Il reflète mon goût pour le jazz des années 60 à 80 (modal, fusion, jazz-funk) et pour des scènes actuelles qui renouvellent le jazz, notamment la scène londonienne (Yussef Kamaal, Joe Armon-Jones, Alfa Mist, Oscar Jerome, Nubya Garcia), mais aussi des artistes comme Christian Scott, Chris Dave ou Léon Phal. J’y retrouve une musique ouverte, dansante et vivante, qui inscrit le jazz dans son époque. Ce projet constitue également une étape importante de mon parcours, puisqu’il me permet d’assumer pleinement un rôle de leader, à la fois dans la composition, la direction artistique et le développement du groupe.

  • Pehoé : mon projet de rock/folk/prog 70’s sud-américain, créé en 2025 après une période de vie marquante entre Chili, Pérou, Bolivie et Argentine. Nous revisitons les musiques de groupes de rock chiliens comme Los Jaivas ou Los Tres et de groupes de la Nueva Canción chilienne comme Victor Jara ou Inti-Illimani. J’y joue de la basse, du charango et co-arrange.

  • Herbe à Chats : projet en trio, orienté live et machines, créé en avril 2026 (trompette effets, synthétiseurs, claviers, machines et batterie). J’y compose et joue de la trompette avec des effets sur des compositions qui fusionnent jazz actuel, reggae et dub. Ce projet est très inspiré par la discographie solo du pianiste anglais Joe Armon-Jones ou celle de la saxophoniste Nubya Garcia, mais aussi par la culture du sound system et des producteurs/opérateurs de la scène roots jamaïcaine et dub anglaise des années 80 (Jah Shaka, Aswad, Channel One, Twinkle Brothers)…

Kenza : Mon projet le plus actif est justement le « Kenz Quintet » que j’ai hâte de présenter en sortie de résidence le 10 juillet au Périscope. Il est composé de Nino Montorier (trombone), Aurèle Rallo (piano), Elias Salamo (contrebasse), Malo Thiery (batterie) et de moi-même (composition et chant). On pourrait le définir comme du Jazz Maghrébin, car mes influences sont de toute évidence le Jazz et la musique maghrébine.

Au fond, je cherche surtout à faire de la musique qui vient du cœur, à écrire des textes sincères, en explorant toutes les facettes de mon identité et toutes mes influences, avec des musiciens extrêmement talentueux qui sont également de très belles âmes. 

Kenza Taleb

Je joue également en duo avec Sacha Menneret, un pianiste brillant que j’ai rencontré au conservatoire, où on explore le jazz d’un point de vue méditatif, imagé, avec un message porteur d’espoir, de positivité. On y joue des compositions personnelles mais aussi des reprises de morceaux tels que Starmaker de Lou Marini, ou encore It’s a New World de Harold Arlen et Ira Gershwin. 

Il y a d’autres projets qui se montent doucement mais sûrement, pour l’instant dans l’ombre alors j’en parlerai en temps et en heure. 

Comment la résidence a-t-elle influencé, fait évoluer ou transformer votre processus créatif ?

Edgar : Les résidences ont principalement nourri le travail d’arrangement des morceaux en vue du live, notamment grâce aux échanges avec l’ingénieur du son de la salle, mais aussi à l’écoute des maquettes enregistrées pendant ces temps de travail, qui m’ont permis de repenser certains aspects des compositions. Si elles ont eu un impact plus limité sur la phase de création elle-même, c’est parce que les compositions étaient déjà largement abouties à mon arrivée en résidence.

Kenza : La résidence nous a permis de passer une vitesse, dans le sens où ça nous a permis de réfléchir sur ce qu’on avait foncièrement envie d’exprimer sur chaque morceau, et de dépasser le stade de la composition comme je l’ai ramenée sur la partition. Ça nous a permis de nous concentrer sur le jeu collectif, de développer un vrai son de groupe. Ça a été nécessaire parce que les compositions étant encore fraîches, nous n’avions pas encore eu le temps de nous poser ces questions-là qui sont indispensables pour que la musique prenne vraiment vie et qu’elle ait du sens pour chacun.

Y a-t-il eu une rencontre, un déclic ou un moment marquant que vous retenez particulièrement de cette année au Périscope ?

Edgar : Le moment de déclic a été la dernière résidence fin juin où j’ai senti une effervescence au sein du groupe face au fait de préparer le premier live du projet. C’est un moment où on a pris de la hauteur sur les 9 compositions de notre set que j’ai composé et ramené pour le groupe et où tout est allé plus vite. Notamment avec l’aide de l’ingénieur du son qui nous a aidé à monter encore plus efficacement notre set live, de manière réfléchie et construite. Il y a eu un déclic dans tout le groupe motivé par l’idée d’entrevoir ce à quoi allaient ressembler nos premiers concerts !

Kenza : J’ai eu un déclic d’un point de vue personnel sur ma façon d’appréhender la position de leadeuse dans un groupe, et cette année au Périscope m’a permis de me rendre compte de la place que j’avais envie de prendre. En fin de résidence en mai, on a eu une conversation très enrichissante tous les cinq qui m’a marquée car je me rappelle, à la fin de la discussion, m’être sentie extrêmement reconnaissante d’avoir trouvé une équipe soudée, au sein de laquelle je pouvais me sentir en sécurité et avec laquelle je pouvais m’exprimer sans avoir peur d’être jugée ou de ne pas être écoutée. 

Il y aussi une expérience que l’on retient tous les cinq et c’est une expérience culinaire : les plats de Fanny sont à tomber par terre !

Si vous ne pouviez conserver qu’un seul album (on est pas jazz exclusive) jusqu’à la fin de vos vies ?

Edgar : Je vais répondre avec un de mes derniers coup de cœur : All the Quiets , la dernière sortie du pianiste anglais Joe Armon Jones. Il s’agit d’un double album en 2 parties dont j’adore les compos, le sound design, le mix et l’univers du musicien situé entre jazz, sonorités dub, groove hip-hop, voix soul. C’est un univers dont je me sens proche et un album qui condense beaucoup de choses que j’aime en musique.

Kenza : Il y a un album qui, sur les cinq dernières années, ne m’a jamais quitté et qui ne me quittera probablement jamais, et ce n’est effectivement pas du Jazz : A Moon Shaped Pool de Radiohead. Les compositions, le travail sur le son, les arrangements (notamment de cordes sur Glass Eyes), les harmonies, la voix de Thom Yorke… C’est un album qui n’a aucun skip et qui me prend aux tripes à chaque fois que je l’écoute. Un vrai chef d’œuvre ! 

Des actualités sur la suite des vos projets à nous partager ? 

Edgar : Concernant ilanga, la live session filmée va bientôt sortir et nous prévoyons une sortie discographique à partir des enregistrements des résidences (et éventuellement du live du 10 juillet). Par la suite, je compte me rapprocher du Label Simple Emotion Records et de promouvoir ilanga au sein du réseau « nu jazz ». L’idée est de faire jouer ilanga sur fin 2026 puis 2027 et de réfléchir rapidement à un objet phonographique pour le projet, en plus des premières sorties qui vont voir le jour à l’automne 2026.

Avec Pehoé, nous prévoyons la sortie d’une première live session début juillet, puis d’un enregistrement live à l’automne 2026. Du côté d’Herbe à Chats, on a enregistré un premier projet en DIY en avril 2026, dont une live session et une ou deux compositions devraient paraître entre fin 2026 et début 2027, en parallèle de plusieurs concerts dans de petites salles lyonnaises.

Kenza : On a sorti récemment la Live Session d’« Aji » qu’on a enregistrée en résidence, que vous pouvez écouter dès à présent sur Youtube. Mais surtout, vous pouvez venir nous écouter au Périscope le 10 juillet. Nous allons également jouer avec cette formation au Jazz Festival du Crescent le 16 juillet, puis ça sera la pause estivale, nous allons revenir à la rentrée prêts à vous dévoiler de belles choses ! 


Un grand merci à Kenza et Edgar pour leurs réponses, leur disponibilité et le partage de leur expérience. Nous leur souhaitons une belle continuation, pleine de réussites, dans leurs parcours musical et professionnel.

Du côté de notre dispositif d’accompagnement TanDEM, le prochain appel à candidatures sera lancé à la rentrée 2026.