RÉSO
NANCE

Raphaëlle Tchamitchian

Révolution copernicienne

En 2004, je découvris le jazz. Je n’avais jamais rien entendu de semblable. Il me sembla que tous les musiciens parlaient en même temps dans une cacophonie gazeuse. Élevée sous le règne des temps forts et des majeures, voilà qu’une porte s’ouvrait sur un monde étrange et excitant. Je décidai d’y plonger.
J’ai commencé à aller au concert. Je garde encore la trace de plusieurs d’entre eux, par exemple (cette courte énumération est très loin d’être exhaustive) : le trio Q de Julien Desprez, Fanny Lasfargues et Sylvain Darrifourcq, un soir d’hiver à Ivry-sur-Seine devant une dizaine de personnes ; une rencontre improvisée entre Louis Sclavis, Hasse Poulsen et Edward Perraud au festival Vague de Jazz en Vendée ; ou encore l’éphémère trio Maxime Delpierre - Vincent Courtois - Edward Perraud dans le même festival, avec Jeanne Added en invitée. Il y eut aussi l’incroyable sens de la dramaturgie d’un Fred Frith ou d’une Joëlle Léandre en solo — le choc de ces moments où la musique devient une évidence et, en même temps, tellement plus que ce qu’elle est. Le moment où elle se dépasse elle-même et où, dans le même mouvement, elle occupe et emplit exactement et complètement sa place.
Dans ces moments-là, quelque chose s’ouvre en vous. Comme un scalpel sonore, la musique déplie vos entrailles et lève le voile sur ce qui était déjà là. En perçant la peau, elle découvre votre vérité. Mis à nu, le corps exulte, et il s’agit alors de se laisser aller à cette catharsis effrayante, de se laisser à la fois vider et emplir de musique, et de soi-même.

Un ami m’expliquait récemment comment un voyage en Afrique noire avait radicalement modifié sa vision du monde. Je compris qu’il m’était arrivé la même chose sans quitter mon siège (de spectatrice).
Parce qu’il est l’art de la polyphonie, parce que les instruments semblent parler à la fois seuls et avec les autres, le jazz apprend à entendre plusieurs voix différentes simultanément. Tout en créant une entrée secrète en soi-même, tout en perçant une brèche dans le quotidien, il permet aussi, et par là même, de sortir de soi, d’épouser d’autres points de vue, de déplacer son regard sur le monde. Pour autant, il ne s’agit jamais de surplomber celui-ci dans un rapport de supériorité. On ne se situe pas au-dessus des autres mais avec eux, sur un même plan d’immanence. En cela, on est agi par le jazz, lequel s’apparente à un moteur, à un processus de mise en mouvement du corps et de la pensée.
Parce qu’il repose en grande partie sur l’improvisation et accepte en son sein les failles inhérentes à l’exercice, parce qu’il donne voix au collectif plutôt qu’à un compositeur invisible, parce qu’il existe dans ce qui se joue entre les individus, parce qu’il permet à chacun d’exprimer son être musical au plus près, parce qu’il fait vivre le moment présent comme aucune autre expression artistique, le jazz offre une vision du monde alternative et invite à une déconstruction du regard occidental que l’on porte inévitablement sur toute chose si l’on est né en Europe, qui plus est dans une famille blanche et aisée. Déconstruire le regard occidental, c’est déconstruire l’Autre avec un grand A, cet Autre que l’on croit venir d’un lointain fantasmatique. C’est interroger ses certitudes sur la réalité telle qu’elle est pour nous, c’est-à-dire pour le point de vue occidental blanc masculin et le plus souvent hétérosexuel. C’est reconnaître la multitude de consciences possibles et leur coexistence — pour ne pas dire leur affrontement — jour après jour.
En tant que contre-regard interne à la civilisation occidentale, le jazz peut, si on le laisse faire, métamorphoser profondément notre être.

Raphaëlle Tchamitchian