RÉSO
NANCE

Alexandre Pierrepont

Jazzombie

En septembre dernier, le quotidien Libération lançait une enquête (couronnée de l'inévitable jeu de mots: "Jazz, à l'envie à la mort"), sur la bonne ou la mauvaise santé de cette musique trop vite identifiée, et depuis toujours contradictoire. Réflexion faite...

Dieu seul sait que le "jazz" est mort, comme disait Nietzsche, en substance. Mais faut-il qu'il soit moins exténué qu'exténuant, ce "jazz", pour qu'encore une fois on essaye de faire signer son acte de décès à ses derniers partisans, de leur faire rendre raison? Réalise-t-on que cette question de "la mort du jazz", posée avec emphase et à échéance régulière depuis un siècle de temps, est finalement plus lassante que les croyances particulières dans le bien-être ou le mal-être supposés d'un tel "objet" de désir, de dévotion ou de détestation? J'en déduis que l'on doit y tenir, à "la mort du jazz", qu'il importe peut-être même à certains qu'il ait fait son temps, qu'il soit mort et mort encore, pour toujours mort à leur côté, en ordre et aux ordres, cette fois-ci moins improvisé que décomposé. Empaillé, momifié, tel qu'en lui-même l'éternité ne le change plus.

La réponse la plus expéditive que l'on puisse faire à cette sempiternelle question est que le "jazz" est mort-né et qu'il est donc inutile, pour diagnostiquer son trépas, d'attendre sa perte progressive de popularité à partir de la Seconde Guerre mondiale et du "be-bop", ou sa prétendue perte de vitesse créative à compter des errances coupables du "free jazz" et du "jazz rock" dans les années 60 et 70, ou depuis les années 80 et les redites du "néo-bop", précédant sa vitrification et son institutionnalisation partielle en tant qu'"esthétique du XXème siècle". Rideau. Et certes l'usante manie des hommages prise par ce qu'il reste de l'industrie de la musique et des médias spécialisés, dans ce domaine-là, n'est pas faite pour rassurer sur l'état de santé du "jazz". Dans l'espoir de glaner quelques spectateurs, quelques auditeurs ou quelques lecteurs de plus, chaque nouvelle et écrasante démonstration tendant à établir son appartenance glorieuse et irrévocable à l'Histoire, ne convaincant que les convaincus, l'éloigne davantage de l'air du temps ou de l'air du large. Alors, d'un certain point de vue, oui, le "jazz" persévère moins dans son être qu'il n'avance résolument dans la mort. Quant à moi, qui ai toujours été de mauvaise foi face au spectacle de la vie courue d'avance, lui préférant la mauvaise grâce et l'humour noir des zombies et des vampires, cela ne me pose guère de cas de conscience...

À ce petit jeu, j'aurais beau jeu d'opposer un "avis d'expert", tout ce qui me laisse à entendre, à sentir et à penser qu'au contraire, depuis quelques décennies déjà, les musiciens issus de cette histoire et de cette culture ne cessent d’essaimer dans toutes les directions et d'accomplir le destin d'une musique-monde, d'une utopie formulée jadis, rien qu'une première fois, à La Nouvelle-Orléans. (Suivez par exemple les rêveries du promeneur solidaire Ambrose Akinmusire, les voies qu'il prend et les voix qu'il entend à la trompette, ou les voyages d'exploration du contrebassiste Eric Revis, dignes de ceux de Gulliver, ou les macérations phénoménales du batteur, tromboniste et pianiste Tyshawn Sorey...). Incapables d’appréhender l'éparpillement qui a suivi l’explosion de vie des années 60 et 70, certains observateurs en mal de valeurs sûres, par paresse, incrédulité ou dépit, ont décrété que l’extraordinaire différenciation qui s’est opérée à l’intérieur du champ jazzistique depuis une quarantaine d’années, et dont ils ne disent quasiment jamais rien en tant que telle, ne réalisait pas le rêve inscrit au cœur de ces musiques, mais camouflait un terrible ressassement. Autant pour eux. Ne vous fiez pas à eux.

Toutefois, opposer mécaniquement une estimation positive à une estimation négative (et me ranger du côté de ceux qui chercheraient à maintenir le "jazz" en vie, plus ou moins artificiellement, face à ceux qui s'acharneraient à le précipiter dans la tombe), noms et nombres à l'appui, n'aurait de portée que polémique. J'en reviendrai plutôt à l'essentiel: le "jazz" est mort-né parce que ce genre musical, source d'un commerce (avec ses avantages et ses inconvénients) aujourd'hui périclitant, et là est peut-être la vraie question, n'a jamais correspondu que très imparfaitement à ce que les créateurs rangés dans cette catégorie ont toujours désiré, et fait. ''Jazz Death?'', c'est d'ailleurs le titre d'une composition de Lester Bowie, en 1968, sur le disque ''Congliptious'' de Roscoe Mitchell. Le trompettiste s'éclaircit la voix et demande: ''Is jazz, as we know it, dead yet?''. S'ensuit un solo articulé, inarticulé et désarticulé. Seconde réponse explicite, après l'orage du solo: ''Well, I guess that all depends on, ah, what you know.''. Que sait-on au juste du "jazz", hier mais surtout aujourd'hui? De quoi parle-t-on au juste? De ce que font Joachim Florent, Antonin-Tri Hoang ou Pierre-Antoine Badaroux aujourd'hui en France? C'est un autre débat, sans doute plus intéressant, qui supposerait également que nous changions quelques perspectives et notre manière de faire et de surfaire l'histoire, le devenir. Une certaine norme du "jazz", qui s'est longtemps imposée au détriment de ce que voulaient les musiciens ennemis des normes (Buddy B., Duke E., Charlie P., Miles D., Charles M., John C. ou Ornette C.), est finalement morte, ou en danger. La voie est libre pourvu qu'on aime les chemins de traverse.

Alexandre Pierrepont