RÉSO
NANCE

Olivier Roueff

Du jazz à l’écoute

Un siècle de jazz… Formule chargée d’une mémoire profuse qui semble évidente. Le déroulé d’une histoire peuplée de hérauts, de styles, de lieux légendaires, de disques incontournables, de concerts-événements… Un siècle de jazz, donc. Mais, au fait, un siècle de quoi exactement ? Que disent d’un siècle de plaisirs jazzistiques les panthéons de musicien.ne.s, les corpus d’œuvres, les listes d’événements, les canons de règles musicales ? Ils offrent certes des repères pour partager les récits, y dessiner des chemins et des parentés, attiser les appétits et les réticences. Mais les repères ne sont… que des repères, pour s’orienter vers autre chose – quoi ?Certains ajoutent un siècle de résonances au-delà du genre, d’engagements etde luttes politiques… Un siècle de jazz-et-plus, pourrait-on dire. Ajouter leurs contextes aux sons musicaux touche certes à quelque chose : on peut entendre une colère politique dans les Fables of Faubus, l’affirmation d’une « culture jeune » dans le revival traditionnel de l’après-guerre, l’expérimentation « seventies » dans l’alliance du free jazz et de la pop music, etc.Pourtant d’autres n’entendent pas cela et préfèrent goûter le modernisme esthétique de Mingus, l’effervescence collective du new orleans ou la subversion esthétique du free… C’est qu’un siècle de jazz, ça s’écoute de multiples façons. Un siècle de quoi, alors ? Et s’il s’agissait, justement, d’écoute – de manières d’écouter.

Que se passe-t-il ainsi le 12 novembre 1925 lorsque les Hot Five dirigés par Louis Armstrong enregistrent leur premier disque ? Un swing parfait, des solos lumineux… Mais aussi une petite différence, qui sera extrapolée et cultivée au point de définir a posteriori l’avènement d’un nouveau genre artistique, le jazz. Armstrong organise l’orchestre, les arrangements et ses solos de manière à attirer l’attention sur sa propre affirmation sonore comme artiste : en affranchissant la mélodie du collectif harmonico-rythmique qui la soutient, il fait entendre une intériorité créatrice « s’exprimant » en musique. Et les musiciens, les intermédiaires et les amateurs qui se saisissent de ce geste inaugural comme fondement du nouveau genre prennent le relais : écouter le jazz hot, c’est désormais arrimer ses oreilles aux développements des mélodies improvisées pour y entendre une sensibilité d’artiste – et l’on peut donc aussi y entendre une affirmation politique, « les noirs aussi produisent de l’art ». Le détachement progressif du jazz, comme art « viril » et « d’origine noire », et de la chanson « commerciale » et « féminine », du jazz de music-hall « blanc », de la danse « vulgaire » et « mixte » (pour reprendre les catégories d’époque… qui restent prégnantes aujourd’hui), s’amorce ainsi avec l’apparition des concerts : ce dispositif où les auditeurs sont alignés et orientés vers la scène, réduits au silence pour pouvoir jouir du génie musicien. La suite de l’histoire pourrait être déployée sous cet angle, à travers ce que le jazz a offert en manières d’écouter – l’attention pour diverses techniques de swing, de timbre et d’improvisation, dont les dispositifs modèles fournissent quelques jalons cursifs : jazz-club, festival, fanfare, boîte de nuit, expérimentation en site naturel, musique de film ou de spectacle

L’intérêt d’un tel point de vue, outre qu’il s’approche des expériences et plaisirs eux-mêmes, est qu’il ouvre l’espace des apparentements possibles en perturbant les frontières stylistiques. Si certains amateurs de jazz apprécient aussi les concerts de musique « baroque », serait-ce pour une certaine attention aux rythmes inégaux et aux improvisations collectives ? Si certains amateurs de musiques improvisées écoutent autant la musique contemporaine et le rock expérimental, serait-ce en vertu d’un plaisir pris aux dispositifs de performance défiant leurs habitudes d’écoute ? Si certains amateurs de hard bop et de M’base aiment pareillement les soirées funk, afrobeat ou ragga, serait-ce pour jouir de leurs variations sur le principe du groove festif ?De même, ceux qu’émeut particulièrement la dimension politique du jazz africain-américain fréquentent parfois les soirées rap mais aussi les concerts punk. Ou ceux qui ont forgé leur oreille à l’écoute du new-orleans peuvent prendre goût aux performances les plus contemporaines mêlant improvisation collective et musiques traditionnelles. Quand les passionnés du néobop en jazz-club peuvent apprécier d’autres pratiques « au second degré », petites salles ferventes de rock, rebetiko, reggae ou chaäbi – ces manières de rendre hommage aux génies du passé en s’appropriant leurs manières de jouer. Etc. Des exemples un peu hasardeux qui pourraient se combiner bien autrement.

Un siècle de jazz, c’est un réservoir d’écoutes à la fois singulières et transverses, un réservoir qu’on peut aujourd’hui explorer et rejouer, qu’on peut aussi continuer d’élargir.

 

Olivier Roueff