RÉSO
NANCE

Mathieu Durand

Coming Out

Une putain de secte, c’est ça le jazz. Moins on est de fous, plus on jouit. Car la réalité est là, brute, nue et poilue comme un gros plan YouPorn : les croyants au jazz ne veulent surtout pas revivre le cauchemar du début du XXe siècle quand leur secte était populaire. Ah, non, surtout pas. C’est quand même bien plus pratique d’arpenter les clubs vides. On peut se mettre au premier rang même en arrivant en retard. On ne fait pas la queue pour commander une bière. On est toujours « bien entouré » dans la salle (ah, le délicieux appel d’air procuré par un cercle de chaises vides), on se sent membre d’une élite de happyfewquiontoutcompris et qui regardent de haut les blaireaux sans oreilles.

On oublie tous à quel point on se regarde écouter la musique. Si j’ai aimé le jazz contemporain, c’est aussi parce que je me trouvais punkistiquement cool d’aimer ce que personne n’aimait. Car il ne faut pas se mentir : cette musique écorche souvent, énerve parfois, retourne toujours. C’est Kurt Cobain avec solfège. C’est David Lynch sans images. C’est Stravinsky format chanson. Et puis j’aime le sale, le crotté, le souterrain. Non, mieux : j’aime l’incompris. Et pour moi, les gens qui jouent au Périscope à Lyon, à la Dynamo de Pantin ou au Pannonica de Nantes, donnent un son à l’incompréhension. Et l’incompréhension, ça me parle. Parce que ça me propose autre chose que le monde millimétré de la télévision (qui me rassure par ailleurs comme un doudou baveux : on a besoin de la caresse pour réclamer la claque).

Le jazz contemporain, c’est le son du squat, du bordel, de la cave (avec l’éventuel second effet Kiss Cool de ce genre de lieu : bruit et odeurs comme dirait J.C., mais une odeur ça laisse des souvenirs et un bruit ça laisse des acouphènes, c’est mieux que rien). Plus qu’une musique, c’est un lieu qui m’attire. C’est un comptoir (c’est bien un comptoir, c’est du solide, ça ne vous laisse pas tomber). C’est une serveuse ou un serveur (ça dépend de leur nuque). C’est une pression servie bien plus haut que le bord. Et puis on peut crier dans les souterrains. Alors qu’on doit chuchoter (à nos risques et périls) dans les lieux homologués. Et à force de garder les cris pour nous, ils nous constipent la vie. J’aime la musique qui en chie, qui en met plein les murs, qui dégouline des enceintes. La musique qui fait dire « je ne suis pas dans mon assiette ». La musique qui a assez digéré l’histoire pour pouvoir la congédier. J’aimerais tant qu’il plaise au plus grand nombre ce jazz, mais aussitôt, je le répudierai, car le jazz a toujours été comme ça : dès qu’il a plu à trop de monde, il a été répudié puis regretté à sa mort. Houellebecq dit qu’un bon poète est un poète mort. Il a malheureusement raison. Le jour où cette musique deviendra mainstream, je la détesterai à coup sûr. Car j’aime que ce soit une musique d’opposition. D’opposition à quoi ? Je n’en sais rien. Car justement je peux y mettre l’opposition que je veux. J’aime le jazz qui tache. Le jazz qui fait vomir. Je n’aime pas ceux qui le surestiment. Mais je peux dire pareil de l’électro. Je peux dire pareil de l’alcool. Je peux dire pareil de mes amis. Ce que j’aime là-dedans, ce n’est pas la liberté de la musique, c’est plutôt la liberté que je peux y mettre. Je suis comme tous les autres finalement, je n’aime pas le jazz, je m’aime moi aimant le jazz.

Mathieu Durand