RÉSO
NANCE

Gérôme Guibert

Un petit rien de jazz

« Finalement, le mouvement musical qui aura marqué la modernité, c’est bien, plus que tout autre, le jazz ». Je me rappelle avoir reçu avec scepticisme cette affirmation portée par le sociologue anglais Simon Frith lors de la conférence biennale de l’association internationale d’étude des musiques populaires (IASPM) il y a deux ans, en juillet 2013 à Gijon (Espagne). Lui qui avait consacré sa vie à la recherche sur le rock, nous balançait cette phrase définitive au moment de son départ en retraite. Mais qu’est ce qui, plus que le rock, le rap ou tout autre courant musical qui avait défrayé la chronique depuis un siècle l’amenait à cette conclusion, au moins conjoncturelle ? J’ai plusieurs hypothèses, quand on regarde l’état de la production musicale actuelle. D’abord instrumentalement, le jazz apportait à l’aube du XXe siècleune nouvelle configuration des percussions : la batterie, ceci suite à la sédentarisation des marching bands dans les débits de boissons et autres lieux de nuit. Hors la batterie en elle-même est un instrument de synthèse incroyable qui superpose la grosse caisse en provenance d’Afrique, la caisse claire de l’armée napoléonienne et la cymbale originaire d’Asie, comme l’a montré G. Paczynski. Et puis en termes d’interprétation, le jazz, tout en s’appuyant sur des bases écrites, généralisait l’improvisation, ce qui ouvrait alors de nombreux espaces inexplorés dans lequel allait s’engouffrer des cohortes entières de musiciens défricheurs.

Enfin culturellement, il faut constater que le jazz, dans sa diversité, s’appuyait dès les années 20 sur le nouvel outil technologique que constituait l’enregistrement phonographique. A tel point que le premier guide d’achat discographique sera un livre sur le jazz, de même que la première revue musicale spécialisée. Via ses jeunes militants, le jazz transformait donc la manière d’appréhender la musique. Celle-ci était défricheuse, générationnelle, militante, tout en étant consciente de l’importance de sa mémoire collective au sens de M. Halbwachs. C’est le genre d’éléments que Frith devait avoir en tête lorsqu’il parlait de l’importance du jazz, avec peut être en plus le concept d’anti-anti essentialisme de P. Gilroy, qui, dans une perspective post-coloniale essaie de sortir à la fois d’une vision essentialiste de la musique (souvent fondamentaliste et/ou raciste), et d’une vision anti-essentialiste (qui nie les rapports de pouvoirs en se réfugiant derrière des critères esthétiques). Je ne peux que vous conseiller de lire l’ouvrage récent de mon collègue Emmanuel Parent « Jazz Power », sur Ralph Ellison pour ce type de questions.

Voilà ça fait beaucoup de qualité pour le jazz, en plus du rapport personnel que chacun peut avoir face à la musique qu’on dénomme ainsi… Mais encore,derrière l’étiquette, les pratiques jazzistiques se renouvellent à la fois musicalement mais aussi culturellement. J’en ai eu une preuve récente lorsque je suis venu à Lyon, invité par le Grolektif pour l’étape locale du festival Collusion Collective, après que Léo Dumont, musicien, ait trouvé mon nom en cherchant sur internet. La notion de scène et celle d’économie solidaire l’intéressant en sus de celle de jazz. L’occasion pour moi de subir une piqure de rappel sur l’énergie déployée par les nouveaux collectifs de jazz qui déteignent aussi bien sur le metal que sur le funk, l’afrobeat ou les musiques expérimentales. Et sur l’espoir politique utopique mais aussi concret que peut apporter ce genre d’initiative, comme la gestion d’un lieu de diffusion associatif avec un comité de programmation, pour faire entrer la démocratie participative jusque dans la dimension esthétique. A l’heure où l’on relativise la potentialité même de l’engagement politique des citoyens, en particulier des musiciens, je confirme l’intérêt pédagogique d’aller voir du côté de ces collectifs de jazz nouvelle manière. Pour prendre, mais aussi pour donner, de manière réciprocitaire.

Gérôme Guibert