RÉSO
NANCE

Vincent Cotro

Petit éloge du bref

J’emprunte en partie ce titre à la présentation par René Audet d’un colloque de 2011 consacré, quelque part au Portugal, aux « microfictions » en littérature... Nous voilà bien loin du jazz, n’est-ce pas ? Il faut pourtant bien admettre que c’est souvent dans ses marges, à sa périphérie, que le cœur du jazz bat le plus fort. Et qu’on ne le touche jamais aussi bien qu’en visant à côté : pensez en vrac à Armstrong, Ellington, Miles ou Ornette et les exemples se bousculent déjà de leurs écarts pour aller chercher et incarner à leur façon l’essence du jazz. Mais revenons vite au bref. Le jazz d’aujourd’hui, quelle soit la définition qu’on arrive à en donner, me passionne (entre autres motifs) par ses façons de rebattre les cartes du temps. Art de la performance vécue et partagée dans l’oralité, le jazz s’est aussi construit en se laissant écrire par la captation sonore.

Son cheminement d’art enregistré va de pair avec une évolution des techniques et des supports induisant des formats standardisés : entre 2mn15s et 3mn45s à l’époque du 78 tours, jusqu’à une quarantaine de minutes moyennant un changement de face avec le LP (Long Playing), une grande heure en continu à l’ère du Compact Disc. Les « styles » reflètent aussi à chaque époque un jeu autour des contraintes et des possibilités offertes par l’enregistrement, notamment en matière de durée : comment ne pas y penser en écoutant Bird, puis le quartette de Coltrane, puis (parmi d’autres) les longues envolées en apesanteur d’un Garbarek ? Si le LP a permis le « plus long » et par là-même ouvert à d’autres langages et permis l’élaboration de chefs d’œuvres d’homogénéité (« Kind of Blue »), s’il n’est pas moins vrai que le CD a parfois permis l’ « encore plus long » ou la réédition sans coupure de pièces-fleuves telles que « Free Jazz » (37mn) ou « Ascension » (41 mn), le support numérique a aussi stimulé certains désirs de brièveté, voire de « toujours plus court ».

Il est passionnant d’en observer aujourd’hui les signes les plus différents : il peut s’agir d’un retour fugitif mais explicite au format chanson (Marc Copland parsemant son programme en trio de trois brèves versions d’Emily de Johnny Mandel) ; d’un jeu de contrastes visant à maintenir en alerte l’auditeur (Dave Douglas dans « Five », Fly dans « Year of the Snake ») ; il peut aussi s’agir de démarches plus singulières de juxtaposition de formes brèves au service du temps long de l’album : Jean-Michel Pilc offre récemment une série de 31 variations entre 30 secondes et 6 minutes autour de What is this thing called ... Un autre jazzman français, expert en miniatures, avait ouvert la voie avec le réjouissant « tout court ... » (Yves Robert, 1991). Vive la brièveté, donc, quand elle est défi lancé à l’assoupissement de l’écoute ou réaction à la longueur parfois harassante des morceaux et des concerts, souvent enchaînés les soirs de festivals. En jazz aussi parfois, less is more.

 

Vincent Cotro